Arthur Schopenhauer, Sur le besoin métaphysique de l’humanité,

traduction d’A. Burdeau, révisée, annotée et postfacée par Christophe Salaün, Mille et une nuits, 2010.


L’homme est un « animal métaphysique ». Chacun, en
s’éveillant à la conscience de lui-même, s’apparaît comme un être éphémère, dont toute l’existence est une lutte perdue d’avance. L’horizon inéluctable de la mort à laquelle nul n’échappe frappe de nullité aussi bien les plaisirs que les peines dont toute vie est faite. Mais cette nullité n’est pas une simple « suspension » de sens, elle est une absurdité qui scelle dans l’ordre de la souffrance la plus vaine toute satisfaction et approfondit par là la moindre de nos douleurs. Les quelques rares moments de bien-être ne compenseront jamais la somme des malheurs que l’existence nous réserve. La justesse de cette remarque ne doit cependant pas nous accabler. La conscience de sa mort prochaine frappe chacun d’une stupeur qui favorise, à proportion du choc, une réaction salutaire : l’étonnement devant sa propre mortalité est le «coup de tonnerre» qui impose de sortir de l’inconscience de son animalité. À ce titre, notre humanité naît de cette prise de conscience que rien n’est assuré ni ne se comprend de soi-même ; son fondement est dans cette épreuve de besoin métaphysique, dans cette exigence de réponse à notre interrogation sur le sens de notre existence. Car au-delà des besoins physiques nécessairement limités de tout homme, une insatisfaction fondamentale le taraude désormais : l’absurdité de l’existence, des souffrances qui invariablement l’accompagnent comme des quelques joies que nous pouvons parfois goûter, la réalité du mal que nous subissons comme celui que nous infligeons à d’autres, tout cela constitue le « punctum pruriens », le point de fixation d’une démangeaison que rien ne peut vraiment apaiser durablement : chacun exige une réponse, quelle qu’elle soit, à la «mystérieuse énigme» que représente sa vie. Ce n’est pas autre chose qui donne naissance, chez quelques-uns, à la spéculation philosophique. Le philosophe n’est pas, comme le voudrait une image courante et facile, cet amoureux des idées et des théories sophistiquées, maniant les concepts par désoeuvrement ou par plaisir ; s’il aime les idées et les théories, c’est d’abord dans la mesure où elles lui offrent le moyen de satisfaire un besoin supérieur de sens dans un monde qui en est dépourvu… Dans cet ouvrage, la question tendue et problématique des rapports de la philosophie et de la religion trouve un éclairage inédit et stimulant.


Lire la postface : «La démangeaison existentielle et ses remèdes»

 

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