Controverse sur Courbet et l’utilité sociale de l’art, textes de P.-J. Proudhon et d’Émile Zola, édition, notes et posftace par Christophe Salaün, Mille et une nuits, 2011.


Sous le Second Empire, l’Académie des Beaux-Arts est toute
puissante. Par l’administration de l’École, l’attribution du prix de Rome et l’organisation annuelle du Salon de peinture et de sculpture, elle décide des carrières, contrôle la vie artistique française. En 1863, le jury du Salon, désigné par l’Académie des Beaux-Arts, refuse 3 000 œuvres sur les 5 000 qui lui sont adressées. Chez les artistes non retenus, c’est un véritable tollé. La vive contestation provoquée par l’«hécatombe» parvient bientôt aux oreilles de l’Empereur. En signe d’apaisement, celui-ci fait savoir par décret que « les œuvres d’art refusées [seront] exposées dans une autre partie du Palais de l’Industrie. [...] Cette exposition sera facultative, et les artistes qui ne voudraient pas y prendre part n’auront qu’à informer l’administration qui s’empressera de leur restituer leurs œuvres.» Quelques 800 artistes accepteront de voir leurs œuvres exposées au Salon des Refusés : parmi eux, Pissaro, Manet, Fantin-Latour, Jongkind, Whistler...

Gustave Courbet (1819-1877), chef de file du courant réaliste, a pour sa part adressé trois tableaux au Jury : Le Retour de la conférence, «un grand tableau, représentant des curés ivres», «escorté de deux ébauches, une Chasse au renard, et un Portrait de dame». Il a déjà une longue expérience avec le Salon : un premier tableau a été refusé en 1842 ; on l’admet en 1844, mais il essuie des refus jusqu’en 1849, année où il est décoré pour Une après-midi à Ornans. Dans la décennie 1850, il expose régulièrement, son entreprise est une manière d’affronter l’académisme en vigueur : «Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut mieux, croit-il, avoir vu ce qu’on veut peindre que l’avoir rêvé ; la peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois ; il pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour l’imagination ; il veut voir pour peindre. Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans ; on voit maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c’est la faute à Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la manière de peindre.»

Comme on pouvait s’y attendre, Le Retour de la conférence est refusé au Salon pour cause d’«outrage à la morale religieuse », mais on l’interdit aussi d’exposition au Salon des Refusés : «À la tête des refusés, il convient de placer Courbet. Quoiqu’il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et le musée, il est le plus refusé des Refusés.» Comprenant tout le bénéfice publicitaire qu’il peut tirer d’une telle situation, et alors qu’il prépare l’exposition de sa toile à Londres, Courbet sollicite de son ami Proudhon la rédaction d’une « défense », d’une réclame en faveur du tableau par lequel le scandale est arrivé. Le philosophe anarchiste accepte. Bientôt le livret devient un livre, publié à titre posthume en 1865: Du principe de l’art et de sa destination sociale. Ce vaste traité de l’art serait sans doute passé inaperçu si une jeune plume de la critique ne l’avait étrillé sans ménagement, en réaffirmant l’autonomie absolue de l’artiste : ainsi démarre l’irrésistible ascension d’Émile Zola...

Ce sont les textes de cette controverse passionnante qui se trouvent pour la première fois réunis dans ce volume.


Lire la postface : «De l’art utilitaire à l’autonomie de l’artiste: Le cas Courbet»


Le 11 janvier 2011, invité d’Adèle Van Reeth dans le «Journal des Nouveaux Chemins de la Connaissance » sur France-Culture, pour la Controverse sur Courbet et l’utilité sociale de l’art. [Ecouter l’interview]

 

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