Drôle de bête!

Étienne Bimbenet, L’Animal que je ne suis plus, Gallimard, folio essai, octobre 2011.

Une tradition fort longue affirme, dans l’ordre du vivant, la spécificité ou le propre de l’homme. Une autre tradition, plus récente, s’appuyant sur les travaux de la biologie — naturalisme darwinien et recherches en neurosciences — entend souligner
au contraire la similarité et les points communs que l’homme partage avec le reste des animaux en général et avec les grands singes en particulier. L’humanité ne serait peut-être bien qu’un mythe, et le pas est souvent vite franchi de voir en l’homme une espèce parmi d’autres de chimpanzé… Dans L’animal que je ne suis plus, Étienne Bimbenet assume l’idée d’une spécificité de l’homme et entend ici se battre contre cet «égalitarisme» insupportable, trop dans l’air du temps pour être honnête. Sans se faire prier, il assure que l’homme a bien été un animal. Mais s’il n’est plus lieu d’en douter après Darwin, il faut toutefois préciser qu’une chose est de reconnaître son origine animale, une autre de s’y réduire et de voir en elle comme un destin. Tous les points communs que les biologistes relèvent entre les animaux et les hommes — tel rudiment de langage ou telles formes primitives chez certains animaux d’une organisation sociale ressemblant à celle des êtres humains —, s’ils témoignent clairement de cette communauté passée, doivent être pris d’abord pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des formes embryonnaires qui jamais ne recoupent exactement celle, «achevée», qu’elle prend chez l’homme. Précisément, c’est parce qu’il a été un animal que l’homme ne l’est plus et ce rapport à une animalité passée exige d’être posé avec la plus grande clarté. Et Étienne Bimbenet de souligner que c’est à la philosophie naturellement qu’il revient, avec ses moyens, de nourrir cette interrogation sur le «propre», l’«humanité» de l’homme.

De tout cela, on tombe aisément d’accord. Mais après une introduction brillante et prometteuse, on se perd facilement dans un dédale d’analyses et de commentaires ou de longs développements obligés. Le propos aurait mille fois gagné en force à être moins scolaire, moins académique, en tout cas plus enlevé. Mais, comme bien on pense, on ne peut reprocher à l’auteur de vouloir bien faire, et l’exhaustivité est sans doute son horizon. De toute façon, comme l’actualité parfois fait les livres, le présent ouvrage, par son côté « somme » ou «synthèse» de connaissances et de références, se présente certainement comme un bel investissement pour l’étudiant qui prépare l’agrégation de philosophie — «l’animal» étant le thème du concours cette année. Il en aura largement pour son bel argent blanc.

 

L’émotion créatrice


Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Présentation par Bruno Karsenti, Flammarion-GF, janvier 2012.


Mort en janvier 1941, Henri Bergson est donc à présent, plus de 70 ans après, un auteur du « domaine public ». Ses œuvres, jusqu’ici éditées aux seules PUF, apparaissent maintenant chez d’autres éditeurs, notamment dans la collection GF de Flammarion. Les Deux  Sources de la morale et de la religion sont, avec Matière et mémoire, les premiers titres publiés dans cette collection, dont je salue la grande qualité du travail éditorial. Proposés avec un appareil critique conséquent, ils s’ouvrent sur des introductions passionnantes qui en stimulent la découverte ou la relecture.

Les Deux Sources de la morale et de la religion, la dernière « grande œuvre » de Bergson, paraît en 1932 et occupe sans doute une place à part dans le corpus bergsonien. Dès l’Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Bergson a toujours eu à cœur d’interroger philosophiquement les présupposés des sciences (la psychologie classique, la physique, la biologie…) ; en s’interrogeant ici sur l’origine de la religion et de la morale, si les Deux Sources témoignent encore de cet intérêt permanent du philosophe pour la discussion de la philosophie avec d’autres champs de la réflexion humaine, en particulier la sociologie d’Émile Durkheim, l’ethnologie de Lucien Lévy-Bruhl et l’anthropologie de Marcel Mauss, il quitte aussi l’ordre des faits et reconnaît que « nous ne sommes plus que dans le domaine du vraisemblable » (p. 326). C’est que cette recherche le conduit à distinguer, au-delà des formes « inférieures » de la morale et de la religion (la « morale close » et la « religion statique », versions figées du fameux « élan vital ») d’autres formes, « morale ouverte » et « religion dynamique » qui, sous les  traits du héros ou du saint, témoigneraient d’une véritable prise de contact de la vie elle-même, d’une « émotion » mystique, créatrice de valeurs nouvelles… Un livre qui déroute autant qu’il inspire.

 

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tempo è galant’uomo

Arthur Schopenhauer, Lettres à un disciple, 
notes et postface par Yannis Constantinidès, Mille et une nuits, septembre 2011. 

Arthur Schopenhauer voyait dans les philosophies et les religions des métaphysiques concurrentes. C’est donc avec  un certain amusement que, dans ces 26 lettres, rédigées entre 1847 et 1859, on le découvre en fondateur d’une nouvelle Église, entouré de rares apôtres et d’évangélistes. Julius Frauenstädt est le premier d’entre eux, et comme il se doit, tout fervent qu’il est, c’est un disciple indiscipliné que le maître, à l’occasion, n’hésite pas à morigéner pour s’être parfois un peu écarté de la lettre du Texte. Si d’aucuns peuvent toujours regretter que ce volume présente pour l’essentiel l’homme qu’était Schopenhauer plutôt qu’une approche inédite de sa doctrine de la volonté, ce recueil est une réussite: ces Lettres à un disciple se lisent, le charme de l’authentique et du spontané en plus, comme un véritable «roman» épistolaire. On y voit Schopenhauer guetter avec assurance et fébrilité les prémices d’une renommée tant attendue, goûter avec gourmandise la moindre évocation de son nom dans les revues spécialisées, distribuer bons et mauvais points à ceux qui le commentent, le snobent ou s’autorisent de lui, toujours convaincu que le temps finira bien par faire son œuvre de dévoilement salutaire et lui rendra enfin justice du silence dans lequel il s’étourdit depuis la parution du Monde comme volonté et comme représentation en 1819. C’est avec plaisir et intérêt que le lecteur parcourt cette dizaine d’années pendant lesquelles le philosophe a pu enfin jouir d’une juste reconnaissance et, au-delà des quelques manifestations bien naturelles de l’orgueil et de l’arrogance d’un individu sûr de son fait, il est touchant de voir le vieil homme se prêter de bonne grâce – mais toujours avec dérision et distance – à ce qu’il nomme lui-même la « comédie de sa gloire naissante ». http://www.amazon.fr/Lettres-disciple-Anthologie-Arthur-Schopenhauer/dp/2755500530/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1316018990&sr=8-1

Un homme blessé


Jean-Noël Jeanneney, L’État blessé, Flammarion, mars 2012.


La récente parution de L’État blessé, est certes circonstancielle, mais la recommandation que fait Michel Winock, le 2 mars dernier, dans le Huffington Post, de ce livre « accablant pour le président sortant », ainsi que la personnalité distinguée et mesurée de son auteur, Jean-Noël Jeanneney, ancien ministre et historien respecté, tout cela laissait augurer, de la part d’un si fin observateur de la vie politique, un réquisitoire bien meilleur. Tous les faits — le Fouquet’s, le yacht de Bolloré, Bigard au Vatican, le «parler comme les gens», le détournement de l’histoire, le tapis rouge pour Kadhafi, le mépris pour la laïcité, la fascination pour l’argent, le footing ostentatoire, le déballage de sa vie sentimentale, l’épisode de la Princesse de Clèves, le tutoiement… —, tous les faits rapportés dans cet ouvrage le sont pourtant avec la plus grande exactitude, et montrent combien l’incapacité de Nicolas Sarkozy à se tenir, à tous les sens du termes, à la hauteur de la responsabilité qui lui a été confiée en 2007, a rabaissé la fonction présidentielle, dévalorisé l’État et affaibli la République. Tout est donc vrai.

Mais pourquoi tout cela sonne-t-il creux ? À peine est-on
ébranlé par le rappel des scandales symboliques du quinquennat qui s’achève, qu’on s’apitoie sur les souffrances éprouvées par les  grands serviteurs des Corps de l’État, qu’il s’agisse des Finances, des Affaires étrangères, ou de la Justice… Au moindre fait, l’auteur ne peut s’empêcher de mêler, au choix, des « confidences » faites par de grands anonymes qui se plaignent d’avoir été outragés, le récit d’humiliations vécues étrangement sur un mode personnel, comme si le rayonnement de la France à l’étranger se mesurait à l’attitude d’un douanier de l’aéroport de Caracas… On glisse ainsi par alternance d’un rappel rigoureux des actes d’un président, à un registre doloriste, à des considérations générales sur l’Histoire et le rôle des grands hommes, agrémentées de citations d’intérêt inégal, placées là comme pour donner corps et liant à la construction de l’ensemble.

Pour tout dire, il y a dans tout cela une mollesse qui ennuie vite, des prudences de chat, même un ton précieux et contourné. On parle donc beaucoup de l’État, de son administration, de ses rituels, de son étiquette, c’est-à-dire de ses manies qui ont parfois, reconnaissons-le, des airs de fossiles ou de curiosités comme en abritent certains cabinets. Nul doute qu’une institution, dans l’exercice de ses prérogatives,  trouve à s’incarner dans ces manières compassées d’honnête homme. Elles en font même tout le charme, et ce raffinement contribue à la solennité indispensable qui inspire à chaque citoyen juste respect et déférence. Mais à lire ces commentaires « indignés », on ne peut s’empêcher d’y voir parfois, avec Huysmans, les lamentations d’un Désableau sur la « noblesse de la bourgeoisie »…


 

Voyage dans le temps



Christian Viollet, Dix jours à Alger. Carnets d’un Printemps manqué. Février 2011, L’Harmattan, Paris, octobre 2012. 


En cette année de commémoration de l’Indépendance de l’Algérie, les comptoirs des libraires regorgent d’ouvrages savants, réalisés avec plus ou moins bonheur sur la question algérienne. Mais dans la jungle des livres, le lecteur curieux peut parfois tomber sur une perle… À la traîne des dispositifs éditoriaux
qui sont sur les rangs depuis l’année dernière, un petit livre vient juste de paraître. Il a une excuse. Dix jours à Alger. Carnets d’un printemps manqué est de ces ouvrages que les événements commandent. Mais s’il suit l’air du temps, pour autant il ne s’y réduit pas. L’auteur, Christian Viollet, est un historien voyageur, et son projet n’a pas la prétention de régler une question d’histoire. Sous prétexte d’une visite amicale à Alger, en plein « printemps arabe », mû surtout par le désir enfantin de voir de ses yeux l’avènement d’une nouvelle « révolution », il a le don singulier de jeter une lumière — quelque peu désabusée, il est vrai — sur les soubresauts et les tragédies qui émaillent l’histoire de l’Algérie, depuis la « guerre sans nom » jusqu’à la révolution qui n’a pas eu lieu. Dans le dédale de la casbah, déambulant parmi les ruines de Tipasa, sous des ciels chargés d’orage, vivifié par le vent du large, on suit l’auteur dans des conversations passionnées, des échanges d’une grande humanité, où se mêlent les événements présents et ceux distants parfois d’une cinquantaine d’années, les souvenirs nostalgiques de la lutte pour l’Indépendance, l’omniprésence des «services» de sécurité, le retour en grâce des islamistes… Une Alger envoûtante, des personnages riches en couleurs, des gens simples, des anciens cadres du pouvoir, des habitués du trabendo (le système D algérien), des gardiens imperturbables de la mémoire, jusqu’à la ravissante Nouria, Cendrillon orientale des temps modernes, tout cela contribue à donner à ces Carnets l’atmosphère ensorcelante des récits de voyages, dont on ne sait plus, à un moment donné, ce qu’ils empruntent encore au roman et à la réalité…
 

À corps perdu


Yannis Constantinidès, Le nouveau culte du corps. Dans les pas de Nietzsche

François Bourin éditeur, Paris, janvier 2013.


À l’occasion d’une investigation rondement menée
sur ce «nouveau culte du corps» qui serait l’apanage de la société occidentale contemporaine, Yannis Constantinidès invite aujourd’hui son lecteur à ausculter, à la lumière de Nietzsche, les idéaux problématiques et frelatés d’une époque qui prétend avoir rompu avec l’idéalisme traditionnel et affirmer la pleine acceptation du corps, au point de l’encenser et d’en faire la nouvelle idole. Mais comme on s’en doute, derrière l’affichage d’une «libération» de la chair, c’est l’idéalisme le plus plat qui tient désormais lieu d’horizon. De l’idée de «parfaire» le corps en le soustrayant des outrages et des souffrances qui accompagnent toute vie, en le «corrigeant» par la chirurgie esthétique ou par la scarification, en le « monitorant » jusqu’à le réduire à un accessoire de la machine, notre époque en est encore à attendre d’un improbable ailleurs ce qui ne saurait pourtant advenir qu’ici et maintenant, cet ici étant par excellence le corps lui-même, inséparable et condition de toute transcendance véritable…







À rappeler également, le précédent essai – aussi inattendu qu’insolite – Nietzsche l’éveillé (Ollendorf et Desseins, illustré par Damien MacDonald), dans lequel Yannis Constantinidès proposait d’éclairants rapprochements de la conception du «corps-esprit» cher à Nietzsche avec le bouddhisme zen de Maître Dôgen.






«Halte au narcissisme du corps», émission des Nouveaux chemins de la connaissance dans laquelle Philippe Petit recevait Yannis Constantinidès. [Ecouter l’émission].