Arthur Schopenhauer, Du génie, précédé de Du pur sujet de la connaissance, traduction d’A. Burdeau, révisée, annotée et postfacée par Christophe Salaün, Mille et une nuits, 2010.


La relation de l'art à la philosophie a plutôt mal commencé. Platon
n’est pas étranger à ce malheur. S’il est le premier à interroger philosophiquement la question de la création artistique ainsi que celle, fort délicate, du statut de l’artiste dans la Cité, c’est pour mieux les condamner l’une et l’autre ! La lecture de la République nous dépeint l'artiste sous les traits d'une sorte de charlatan qui trompe son monde en jouant avec les apparences, les illusions et les reflets ; c'est un «sophiste merveilleux» doué du pouvoir de produire illusoirement, aussi bien « tout ce qui pousse de la terre » que «tout ce qu'il y a dans le ciel, et tout ce qu'il y a sous la terre, dans l'Hadès». Et Socrate, pour mieux dénoncer l'imposture, d'ajouter : «Si tu veux prendre un miroir et le présenter de tous côtés, tu feras vite le soleil et les astres du ciel, la terre, toi-même, et tous les êtres vivants, et les meubles, et les plantes, et tout ce dont nous parlions à l'instant». C’est sous de tels auspices que la philosophie et l’art se sont rencontrés. Fort heureusement, il ne reste rien de cette opposition fondamentale dans l’esthétique de Schopenhauer. Bien au contraire, aux préjugés habituels selon lesquels l'art nous détournerait de la réalité ou, comme le pense Platon, nous éloignerait du vrai, Schopenhauer oppose l'exercice contemplatif. Il s’agit rien moins que de l'aptitude à se détacher du monde du besoin et de l'intérêt et à saisir dans le chaos de la multiplicité l'unité formelle de chaque chose. Ironie de l'histoire de la philosophie de l'art : ce que l'artiste schopenhauerien aperçoit dans la contemplation esthétique, ce ne sont pas des reflets, de simples apparences sans consistance, mais les formes fixes et éternelles des réalités qui nous entourent, ces Idées dont Platon réservait l'aperception au seul philosophe-géomètre… C'est à l'artiste qu'il revient de transposer ces Idées sur sa toile ou dans les grains du marbre et de porter ainsi à la connaissance du spectateur le monde tel qu'il est et que l'homme du commun jusqu’ici ne voyait pas, aveuglé par sa manie de voir les choses sous l'angle exclusif de ses besoins : «L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde». L’art est un mode de dévoilement du réel, un mode de connaissance à part entière. Art et philosophie réconciliés…


Lire la postface : «Le génie, le singe et l’homme»

 

© 1998-2019 The Minute Philosopher - Tous droits réservés.

© Christophe salaün