David Hume, La Règle du goût.

Traduction anonyme du XVIIIè siècle. Notes et postface par Christophe Salaün. Mille et une nuits, octobre 2012.


La tradition philosophique a longtemps vu dans la beauté rien moins que l’expression d’un absolu, d’une réalité incorruptible et supérieure, une essence propre à fonder l’objectivité du jugement. Le Beau, le Bien, le Vrai constituent dans l’Antiquité l’horizon d’une connaissance véritable du monde et, chez Platon, l’Idée du Beau existant en soi, celui-là marque son ignorance qui ne l’aperçoit pas ou la confond avec son reflet sensible. Qui recherche la sagesse doit s’efforcer de l’approcher au plus près : délaisser la beauté sensible des corps au profit de celle des âmes, puis de celle des actions humaines jusqu’aux hauteurs célestes et spirituelles où a élu domicile la Beauté en soi, intelligible, simple et éternelle…

Mais cet idéal de la beauté éternelle trouve-t-il encore grâce de nos jours ? Au mieux survit-il parfois comme une des figures nostalgiques d’un paradis perdu, d’un monde où les distinctions étaient claires et tranchées et un ordre immuable et rassurant régnait encore... De nos jours, la beauté, du ciel, est redescendue sur la terre, et sa relativité l’a définitivement emporté dans les esprits. Cette conception aujourd’hui si commune trouve son point d’ancrage historique au milieu d’un XVIIIe siècle bouillonnant avec la naissance d’une science nouvelle, l’«esthétique» qui, renonçant à étudier et transmettre les règles du Beau universel, se présente comme «une étude toujours à refaire, au-delà du Beau ou du Laid, de l’échelle variable des sensations, une mesure des intensités, une recherche des impressions extrêmes» (Jean Clair). Renoncer à la Beauté universelle, éternelle et métaphysique, ce n’est pas en avoir fini avec l’expérience de la beauté. C’en est au contraire la condition : la «banalisation» de la beauté est la reconnaissance de sa réalité effective.

La contribution de David Hume est, sur ce point, emblématique. Mais il n’est pas exagéré de reconnaître plus largement aux «Lumières écossaises» d’avoir donné à la question de la beauté une dimension nouvelle par la redéfinition de la nature de l’homme et de ses relations avec les objets du monde. En interrogeant les modalités de la connaissance humaine, les philosophes du Scottish Enlightenment ont inventé les principes d’une psychologie perceptive et, en questionnant l’époque, les lieux, les mondes, ont mis au jour les linéaments d’une sociologie. La question de la beauté a ainsi naturellement hérité de cette double perspective dont la Dissertation sur la règle du goût de David Hume est un exemple éloquent : loin de se situer dans un improbable au-delà métaphysique, la beauté s’éprouve désormais en vertu d’un goût plus ou moins fin, selon le rapport croisé des conditions naturelles de la perception et des mœurs…


Lire la postface: «La mort du Beau et la naissance de l’esthétique»


- Colloque «Ethiques du goût», Paris, octobre 2012. Téléchargez gratuitement le texte de ma communication [«La règle du goût et les usages du beau»].

 

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